Jean Destin et la porte oubliée
Publié le 2026-02-08 09:05:00
âą Peterson MATHIEU
Jean Destin ouvre les yeux avant lâaube.
La maison est encore plongĂ©e dans lâombre. Il nây a pas de plancher. Juste la terre aplatie, dure, poussiĂ©reuse, presque la mĂȘme que dehors. Ses pieds nus la touchent sans bruit.
Ă lâentrĂ©e, le chien maigre dort, immobile.
Dans un coin, les neuf enfants sont entassés sur une natte les uns contre les autres, sous des couvertures usées. La tÎle rouillée du toit laisse passer quelques gouttes quand il pleut. Ce matin, elle ne laisse passer que le silence.
Jean reste assis un instant. Il écoute.
Il nây a rien. Pas de coq. Pas de vent fort. Juste le souffle fatiguĂ© de la nuit.
Sa femme tousse. Une toux profonde, qui racle la poitrine. Son corps se soulĂšve difficilement Ă chaque respiration.
Jean la regarde.
Il pense au centre de santĂ© de Capotille. Il nâest pas loin. Mais depuis Gory, la route est une Ă©preuve : ravines profondes, pierres glissantes, pistes Ă©troites. Les motos tombent. Les gens renoncent.
Les médicaments coûtent cher.
Alors Jean pense au bokor. Une priĂšre. Un poulet maigre. Pas besoin dâargent.
â Jean⊠tu y vas aujourdâhui ?
â Non⊠aujourdâhui, je reste, murmure-t-il.
Le vent du matin soulĂšve la poussiĂšre autour de la maison.
Jean sort. Il regarde le ciel. Il regarde la terre.
LâannĂ©e derniĂšre, la pistache et le manioc ont sĂ©chĂ© sur pied.
Deux chĂšvres ont disparu une nuit.
Le fils aßné a fermé ses cahiers pour toujours.
Jean serre les mĂąchoires.
La journée commence déjà trop lourde.
Mardi arrive.
Jour de marché à Capotille.
Jean descend avec un sac de charbon sur le dos. Chaque morceau lui a coĂ»tĂ© cher : les arbres coupĂ©s malgrĂ© lâinterdiction, la fumĂ©e dans les yeux, la sueur sur la peau.
Il marche lentement sur la piste poussiéreuse.
Ses mains sont écorchées.
Son cĆur est lourd.
Capotille est en effervescence.
Les rares maisons avec Ă©lectricitĂ© crachent de la musique Ă plein volume. Chaque boutique a sa radio, mĂȘme les autoparts . Les sons se mĂ©langent, se battent, se heurtent.
La cacophonie commence tĂŽt le matin.
Elle traverse les ruelles.
Elle monte les collines.
Elle atteint Gory.
Le bruit ne sâarrĂȘte quâĂ la coupure dâĂ©lectricitĂ©.
Puis il revient lâaprĂšs-midi.
Parfois jusquâĂ la nuit.
Les autorités passent.
Elles entendent.
Elles ne disent rien.
Au marchĂ©, les cris des clients, le cliquetis des balances, les moteurs de motos se mĂȘlent aux chansons assourdissantes.
Jean pose son sac.
Il attend.
Les acheteurs passent vite. Ils négocient. Ils offrent presque rien.
Le charbon reste lĂ .
Une partie ne sera pas vendue.
Jean repart vers Gory.
Les mains presque vides.
Le sac des restes de charbon plus lourd que ses espoirs.
â Encore un sac de provisions vide ? demande le plus jeune, les yeux grands ouverts.
Jean sâaccroupit. Il pose la main sur sa tĂȘte.
â Oui⊠mais mardi prochain, on fera mieux.
Il sourit.
Un sourire fatigué. Mais vrai.
Capotille est bruyante, désordonnée, parfois hostile.
Mais Jean voit autre chose.
Il voit le soleil alimenter des pompes hydrauliques par des panneaux solaires.
Il voit lâeau des ravines et de la chute de Chambellan irriguer les champs et remplir les rĂ©servoirs.
Il voit le sable, la terre, peut-ĂȘtre lâor.
Il voit le Saut dâeau Cana accueillir des visiteurs.
Des routes réparées.
De la sécurité.
Des paysans encadrés.
Les besoins de base enfin présents.
La vie pourrait revenir.
Dans ses rĂȘves, Jean voit des villages organisĂ©s :
des jardins collectifs,
des puits creusés ensemble,
des semences partagées,
des banques agricoles,
des femmes avec des métiers,
des jeunes qui restent pour construire.
â Si nous nous levons tous⊠murmure-t-il.
â Alors peut-ĂȘtre que tout pourra changer.
Jean pose sa machette sur la terre froide.
Il regarde ses enfants qui sâĂ©veillent.
Sa femme respire faiblement.
â Demain, nous parlerons aux voisins.
Pas pour emprunter.
Pas seulement pour prier.
Pour sâorganiser.
Pour construire.
Pour se former.
Pour savoir Ă qui confier le destin de la population capotillaise aux prochains scrutins.
Dans ce murmure fragile, comme une graine dans la poussiĂšre, quelque chose commence.
Une pluie.
Pas encore visible.
Mais possible.
Une pluie quâils feront tomber ensemble.
Pour transformer Capotille.
Rendre les routes sûres.
Créer des banques agricoles.
Donner de lâeau potable.
Rendre le soleil utile.
Et faire que la vie redevienne normaleâŠ
Peut-ĂȘtre mĂȘme belle, un jour.
Steeven Mathieu
đ€Ł Le bruit ne sâarrĂȘte quâĂ la coupure dâĂ©lectricitĂ©. đđđđ
2026-02-14 10:07:01Peterson Mathieu
j'adore
2026-02-08 21:46:37